«Les derniers des gallicans» s’accrochent à Sainte-Rita, l’église des animaux

    ENQUÊTE

    Depuis trois ans, les habitués de l’église Sainte-Rita, dans le XVe arrondissement de Paris, se battent pour conserver leur lieu de culte, au cœur d’un micmac immobilier.

    Le parvis de l’Hôtel de Ville de Paris accueillera samedi un drôle de spectacle. Les fidèles de l’église Sainte-Rita, dans le XVe arrondissement, doivent s’y rassembler pour protester contre le projet de démolition de leur lieu de culte. Nombre de paroissiens devraient venir accompagnés de leurs animaux. Car l’église Sainte-Rita, de rite catholique gallican (1), a une particularité qui a fait sa renommée médiatique et touristique : les bestioles y sont les bienvenues. La messe de Saint-François d’Assise, chaque premier dimanche de novembre, leur est même spécialement dédiée. L’évêque des lieux, Mgr Dominique Philippe, donne alors sa bénédiction à un vaste bestiaire : chiens, chats, oiseaux, poneys, furets, ou des plus exotiques zèbres et lamas y ont été aperçus. «Il y a même une dame du Jura qui vient en taxi car son colley ne supporte pas le train», précise l’ecclésiastique.

    Eglise Sainte-Rita PARIS XV

    Eglise Sainte-Rita PARIS XV

    L’histoire peut paraître folklorique. D’un côté, les amis des bêtes, devenus habitués des lieux depuis que l’évêque Philippe y a élu domicile en 1987. L’homme est affable, doté d’un sens certain de la formule. «On dit que Dieu a tout créé, explique-t-il. Dès lors, pourquoi les animaux ne pourraient-ils pas entrer dans une église ?» A l’intérieur, des coupures de presse content l’histoire du lieu. On y apprend que des «people» (Michou et Armande Altaï…) fréquentent Sainte-Rita. Dans le camp d’en face, «un promoteur immobilier nantais», comme le présentent, un brin soupçonneux, les paroissiens. En l’occurrence, la société Lamotte, qui souhaiterait racheter les lieux pour y bâtir une vingtaine de logements et des parkings. «Une pure opération immobilière», sifflent les opposants. L’entreprise, elle, préfère rester discrète. La faute à une procédure qui dure depuis déjà trois ans et demi.

    Retour en arrière. Edifice néogothique bâti en 1900, l’église Sainte-Rita est la propriété de l’association des chapelles catholiques et apostoliques, dont le président, Guy Plichon, vit en Belgique (2). En 1987, alors que le bâtiment est inoccupé depuis plusieurs années, l’association décide de le louer à l’église gallicane de Mgr Philippe. Neuf années plus tard, un bail en bonne et due forme est rédigé entre les deux parties. Montant du loyer : 1 000 francs par mois, une somme dérisoire. L’église gallicane, qui dit vivre uniquement de «dons», ne s’en acquitte qu’avec parcimonie. En tout et pour tout, elle a versé, depuis 1999, 1 300 euros. En 2010, volte-face des propriétaires : ils réclament d’abord plus de 47 000 euros d’arriérés de loyer, avant, le 20 août 2010, de signer une promesse de vente sur le bâtiment avec une première société immobilière, l’Océane. Montant de la transaction : 3,3 millions d’euros pour 421 m² de surface au sol.

     

    ACCUSATIONS D’EXORCISME
    Une «belle opération» pour les «trois membres» de l’association vendeuse, dénonce Jean-Marc Fédida, avocat de l’église gallicane. «Tout a été mené au mépris absolu des droits des occupants», ajoute-t-il, dénonçant la signature d’une promesse de vente alors qu’un bail «tacite» avait toujours cours, et qu’aucun congé n’avait été donné aux locataires. «Et puis, ce n’est pas une boîte de nuit, mais une église ! On parle quand même d’un édifice à cette place depuis plus de cent ans.» Un argument qui n’a pas convaincu la commission du vieux Paris. En 2010, l’instance a jugé que «l’architecture néogothique très tardive et sans qualité particulière, spatiale, décorative ou constructive [de l’église], ne mérite pas de protection patrimoniale».

    Les échanges volent parfois plus bas. Dans un courrier envoyé à Philippe Goujon, maire du XVe arrondissement, un représentant de la société l’Océane écrit qu’«une des particularités de l’église gallicane est de se livrer à l’exorcisme sur ses membres». Des messes noires à Sainte-Rita ? Pas du tout, rétorque Dominique Philippe : «Quand les gens disent qu’ils sont possédés, je prie juste avec eux, rien de plus.»

    Diverses procédures sont depuis engagées entre les deux camps. L’une, portant sur les permis de démolir et de construire accordés à la société l’Océane, est en cours au tribunal administratif. L’autre a été jugée mardi au tribunal de grande instance de Paris. Un coup dur pour les paroissiens. Le tribunal a en effet résilié le bail et donné six mois aux occupants pour quitter les lieux. «A défaut, tous occupants pourront en être expulsés, au besoin avec l’aide de la force publique», peut-on lire dans le jugement. Par ailleurs, l’église gallicane a été condamnée à payer 19 486 euros d’arriérés de loyer. Jean-Marc Fédida a déjà fait part de son intention de faire appel de cette décision.

     

    L’AVOCATE DES CAUSES DÉSESPÉRÉES INVOQUÉE
    L’affaire ne s’arrête pas là. Elle se complique, même, avec l’irruption d’un nouvel acteur dans l’opération de rachat. En difficulté financière, l’Océane a en effet décidé, début 2014, de transférer son dossier à l’entreprise Lamotte, société immobilière de l’ouest de la France, aux reins bien plus solides. Désormais titulaire d’un compromis de vente, celle-ci estime avoir le droit pour elle : «On reste dans la procédure pour racheter les lieux, explique un responsable de Lamotte. Il y a deux conditions suspensives : l’obtention du permis de construire d’ici à la fin de l’année et l’expulsion des occupants.» Autrement dit : à force de traîner, l’affaire pourrait capoter.

    Doit-on aussi se préparer à l’éventualité d’assister, d’ici quelques mois, à l’évacuation manu militari de l’évêque Philippe, sous les yeux apeurés de ses amis les animaux ? Le religieux ne perd pas la foi. «Je me dis que Sainte-Rita va faire quelque chose. C’est l’avocate des causes désespérées. On est bien une cause désespérée, non ? Elle ne peut pas nous abandonner.» Outre les prières, les paroissiens peuvent compter sur la mobilisation organisée par François Lusinchi. Cet ancien candidat aux élections législatives de 2007 sous l’étiquette du Mouvement national républicain de Brunot Mégret, aujourd’hui sur une liste UMP pour la prochaine élection municipale à Fosses (95), dirige l’association de la paroisse Sainte-Rita.

     

    BILL GATES, LE QATAR ET POUTINE
    L’homme est un habitué. Tous les dimanche, il fait 80 kilomètres avec son épouse, Lucie, et son caniche, Vénus, pour assister à la messe de 10h30. En ce dimanche ensoleillé de mars, les animaux ne sont pas légion. Outre Venus, on ne repère dans la nef que deux yorkshire. L’un, posé aux pieds de sa maîtresse, s’agite un peu trop. «Chut, chut !», lui souffle-t-elle. Un autre, fourré dans un sac, est plus tranquille.

    «Les derniers des gallicans», comme ils aiment se présenter, sont remontés. Colombe, paroisienne aux racines corses, fanfaronne et promet de plastiquer le futur immeuble : «Vous allez voir ! Chez nous, ça se passe comme ça…» Lucie, elle, préfère se remémorer le bon vieux temps. Elle insiste pour montrer les photos de Hippie, Virgile et Marie-Charlotte, ses canidés «tous décédés». Son époux se fait plus offensif. «Ce qui est important, c’est de sauver notre église», martèle-t-il. Il rêve, pêle-mêle, des subsides de Bill Gates, du Qatar («Ils donnent bien un million d’euros par mois à Ibrahimovic, ils peuvent racheter une église»), ou de Vladimir Poutine («C’est un défenseur de la chrétienté»). D’autres confient leur attachement à la messe prononcée en latin, selon le rite de Saint-Pie V.

    Après deux heures de cérémonie, l’évêque Dominique Philippe tente d’expliquer ce qui fait la spécificité de son église. «Ici, on reçoit trois catégories de personnes. Les gens malades, qui viennent parce que c’est Sainte-Rita, l’avocate des causes désespérées. Ceux adeptes de la messe en latin. Mais attention, chez nous, ce n’est pas du Saint-Nicolas-du-Chardonnet [fief des catholiques intégristes dans le Ve arrondissement] avec des voilettes sur la tête et des jupes 3 centimètres en-dessous du genou. Enfin, les gens qui aiment les animaux.» Il aimerait conserver un lieu de culte pour défendre «la liberté de croyance» des gallicans. Et songe déjà à un local en banlieue ou à une église inutilisée. «Bon, pour l’instant, on pourrait tout juste acheter quelques chaises chez Ikea…»

    Sylvain MOUILLARD

     


    L’église des animaux menacée de démolition by liberation


     

    (1) Les gallicans défendent l’autonomie de l’église catholique en France contre le centralisme de la papauté.

    (2) Ni Guy Plichon, ni son avocat Me Boutard, n’ont souhaité répondre à nos questions.

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